There Is (No) Alternative

Après sa première création Le signal du promeneur, Le Raoul Collectif nous offre un nouvel objet hybride : dans un espace bordélique et pourtant organisé, esthétique mais brut, la pièce Rumeurs et petits jours est politiquement poétique, à moins que ce ne soit l'inverse.

there is no alternative

Le plateau, à l'entrée des spectateurs, est parsemé d'objets épars. Les comédiens sont déjà présents. L'espace de jeu se resserre juste avant leurs premières répliques : des néons sont placés juste au-dessus de tables étroites, et la lumière donne l'illusion qu'ils sont enfermés dans une petite pièce type studio d'enregistrement, puisque le reste du plateau est plongé dans un noir qui le fait oublier. Au fur et à mesure du spectacle, l'espace initial commence à s'ouvrir : les lampes remontent un peu, un côté avant l'autre, un tableau est déroulé à jardin afin qu'un des personnages y projette des images, les comédiens s’éloignent de plus en plus des tables dans leurs déplacements.

Cinq personnages enregistrent la dernière émission radio d'un programme qui, à cause de restrictions budgétaires, sera supprimé dès la semaine suivante. L'action est placée dans les années septante, mais elle résonne avec les politiques d'austérité culturelle actuelles. L'émission est une caricature des émissions intellectuelles de gauche, s'adressant à un public restreint, sur des sujets pointus. Les animateurs tentent d'enregistrer cette dernière émission dans la quiétude, mais bien vite les tensions liées à suppression prennent le dessus et ils se disputent ; deux personnages dénoncent le programmateur lâche qui a signé cette annulation, deux autres le comprennent et estiment qu'il n'avait pas d'autre alternative...

Cette absence d'alternative apparaît physiquement au milieu du spectacle, à un moment où l'espace est de plus en plus ouvert. L'un des comédiens, costumé en une femme, se présente comme TINA (There Is No Alternative) : elle fonctionne comme la métaphore de nos politiques néo-libérales et de leurs arguments d'autorité. Présentée comme l'invention de Margaret Tatcher, la femme est blonde, blanche, juchée sur des talons hauts et d'une arrogance implacable. Elle se dit immortelle, ce qui sera confirmé quand l'un des comédiens lui tirera dessus, sans succès. Mais à ce moment, l'espace explose et s'indéfinit dans le même temps, nous emmenant loin de la cabine d'émission radiophonique. Les comédiens vont chercher des brouettes, remplies de sable orange qu'ils jettent sur l'ensemble de la scène. Les gerbes étincelantes retombent en poussière, et la scène réaliste devient un paysage absurde et onirique. Ce nouvel espace est alors signifié comme celui de tous les possibles, une nouvelle alternative à cette émission de radio annulée.

Nous sommes au théâtre National de Bruxelles : le théâtre le plus subsidié de la région Wallonie-Bruxelles. Sa programmation est ambitieuse, éclectique et de qualité : cette année, nous pourrons y voir le Roi Lear monté par Olivier Py, la pièce Ah Tahfenewai ! sacrée prix de la critique 2015, des créations de Fabrice Murgia ou de Mathias Simons, mais aussi la comédie musicale Cabaret coproduite avec le théâtre le Public. Un théâtre qui a des moyens : trois salles, une architecture moderne et spacieuse, des accueils internationaux. C'est dans cet espace institutionnalisé et reconnu que le Raoul Collectif dénonce l'idéologie servie à toutes les sauces et particulièrement dans le climat d'austérité actuel ; il n'y aurait pas le choix pour les restrictions budgétaires des CPAS, de la SNCB, des écoles, des hôpitaux, et bien sûr des théâtres.

Mais suivant cette logique, les directeurs de théâtre et de centres culturels n'ont pas non plus le choix, devant gérer un budget de plus en plus souvent rogné : bien souvent, ils limitent les créations, privilégiant les accueils, les spectacles composés de peu de comédiens, voire payent les artistes au salaire minimum... Tout ceci dans une stricte logique de survivance : la pérennité du lieu, qui, ne l'oublions pas, offre de l'emploi à tout un secteur administratif, est une priorité.

Le National fait partie de ces théâtres : malgré ses moyens, sa programmation est composée d'un peu moins de la moitié par des créations belges. Ses grands succès – les spectacles de Pommerat, ou d'Hédi Thabet, par exemple – sont souvent des partenariats ou des accueils plus que des productions. D'autres théâtres les ont créés avant qu'ils ne passent par le National.

De plus, le National s'adresse à des personnes qui vont déjà au théâtre – comme la plupart des institutions, le public type est un public cultivé, ayant fait des études universitaires, et se rendant régulièrement dans des lieux culturels1. Pourtant, en tant que théâtre national, il représente, d'une certaine façon, notre pays ; et quand on sait que les gens vivant sous le seuil de risque de pauvreté représentent un tiers des bruxellois, il est permis de s'étonner du prix d'entrée (10 euros le billet d'entrée minimum – article 27 et abonnements exceptés). De plus, le lieu lui-même intimide : de grands escaliers, un restaurant assez cher, un bar très design ; l'architecture est plus classe et imposante qu'accueillante.

Mais ce que propose ici le Raoul Collectif est le théâtre comme lieu alternatif dans lequel l'idée d'un monde différent peut émerger. Sur la scène, ils rêvent un monde meilleur, tentent de secouer et de conscientiser un public par la poésie, les métaphores, l'humour. Ils questionnent et interrogent, se moquent et transforment ce qui semble figé.

À partir du moment où ils produisent ce genre de spectacle, les directeurs des centres névralgiques du théâtre en Belgique sont forcément sensibles à la nécessité d'inventer de nouvelles façons de fonctionner. La meilleure des résistances ne serait-elle pas d'inventer des alternatives à une vision pérennisante et administrativante du théâtre ? Mais comment ?

Le Raoul Collectif se moque tendrement des émissions de radio pour bourgeois cultivés, et pourtant défend leur existence : ils explorent ainsi les tensions entre collectif et individuel, selon les mots choisis pour présenter le spectacle dans le programme de saison.C'est exactement le problème dans lequel se trouve le théâtre National : comment concilier une programmation intellectuelle riche, intéressante, tout en osant la prise de risque de jeunes créations ? N'est-il pas possible d'avoir les deux ? Et où devrait se situer la priorité, en tant que théâtre National ? Qui faut-il faire vivre : les artistes, les publics, ou les administrateurs des lieux de la culture ?

Le problème est complexe, les coupables impossibles à désigner. Le théâtre National programme des spectacles qui, par leur thématique, le remettent lui-même en question, ce qui est forcément à la fois riche et paradoxal. Au final, peut-être que Rumeurs et petits jours nous encourage à ensabler le National et ses institutions consoeurs afin de dessiner, ensemble, de nouvelles alternatives…

1 Chuniaud, Lola, La médiation culturelle dans le secteur théâtral à Bruxelles, Mémoire de Master, ULB, 2015.

Lisa Cogniaux 

 

Programme du spectacle

 

 

 

 

Les │ÇN│

Poulpes au regard de toi...

Jetant leur art vers les curieux,
Ventousés où qu'ils se promènent
Et avides de merveilleux
Ces monstres, ce sont les çn