Peut-on monter du theâtre Elisabethain de façon féministe ?

Préambule :

Parce que le mot est sujet à controverses, je précise d'emblée mon utilisation du terme féministe :

«  Le féminisme est la conviction que la différence des sexes a été et continue d'être une catégorie fondamentale de notre système culturel. De plus, ce système est globalement favorable aux hommes, au détriment des femmes. »1

Le théâtre Elisabethain, quant à lui, désigne l'ensemble des pièces de théâtre écrites en Angleterre de la moitié du XVIème siècle à la moitié du XVIIème siècle. Shakespeare ou Ben Johnson en sont des représentants notoires ; ce théâtre est encore régulièrement monté.

Peut on monter du theatre elizabethen de maniere feministe

Contexte :

Conservatoire, exercice de troisième et quatrième années mélangées. Plusieurs scènes d'auteurs élisabethains sont présentées successivement.

Les spectateurs assistent à des extraits de Richard III, d'Hamlet, Othello, McBeth, mais aussi de pièces moins connues : dommage qu'elle soit une putain, de John Ford, ou encore Arden de Faversham (auteur inconnu),... Il s'agit d'un exercice, le but n'est donc pas de monter une mise en scène complète et cohérente dramaturgiquement, mais bien de donner de la matière à de jeunes comédiens.

Les textes ont tous été respectés à la lettre : les intrigues et les moeurs sont donc directement issus du XVIème siècle. Par conséquent, les femmes y sont écrites comme : passives, objectivées, moquées quand elles prétendent donner une opinion ou avoir du pouvoir, victimes désespérées, amoureuses chastes ou, lorsqu'elles sont désirantes, nymphomanes voire perdant toutes féminité.

Les hommes ont les rôles d'action et de pouvoir, même s'ils sont eux aussi souvent moqués, particulièrement dans le répertoire comique. Ce sont eux qui ont le dernier mot, agressent, agissent, battent leur femme ou encore commettent des viols.

Pourquoi choisir ce répertoire ?

L'exercice avait pour but d'explorer « la violence et la sensualité ». De faits, les textes s'y prêtent : souvent violents, avec des enjeux glaçants – meurtres, viols, folie, vengeance –, les scènes choisies sont en majorité des scènes d'amour, ou des scènes conjugales.

Les textes sont donc ici choisis pour des raisons pédagogiques plus que dramaturgiques : amener les jeunes comédien.ne.s à explorer la violence et la sensualité qui peut se dégager des intrigues et ce faisant, les pousser à s'engager physiquement et émotionnellement au maximum. Cette mission semble, à première vue, accomplie puisqu'au cours de l'exercice, il y a eu : une femme menacée au couteau, plusieurs scènes de pré-viols – le reste se déroulant hors-scène –, des gifles, des personnages traînés sur scène, mais aussi des scènes d'amour torride, des embrassades, des corps dévêtus...

Mais je n'ai pas pu m'empêcher de me poser une question tout le long : est-ce parce que le texte propose des représentations figées des hommes et des femmes, issues du XVIème siècle, qu'il faut les monter en respectant les rôles et codes établis ? Et ce, même – et peut-être surtout – dans le cadre d'un exercice qui forme les jeunes comédien.ne.s de demain ?

L'importance de la représentation

Depuis de nombreuses années, les études de genre font l'hypothèse que la manière dont sont représentés les hommes et les femmes dans la culture influencent leurs rôles sociaux quotidiens et la manière dont illes sont perçu.e.s.

Le théâtre est genré, tout comme l'ensemble de la culture. Tout le répertoire classique propose sans cesse les mêmes représentations binaires. Les rôles de femmes sont d'ailleurs moins nombreux, et existent souvent par rapport à des intérêts amoureux plus que pour elles-mêmes – Ophélie ou Desdémone n'ont d'autres fonction que femmes ou fiancées de héros. Quand les femmes sont au commande et agissent, elles sont représentées comme mauvaises ou damnées – Lady McBeth est un bon exemple. C'est assez logique, dans une société patriarcale qui refuse aux femmes toute indépendance et les confine dans l'espace privée, de transformer les femmes qui se mêlent d'affaires publiques en « mauvais exemples » et de glorifier la passivité des victimes comme symbole de leur féminité. Surtout quand on sait que les auteurs étaient des hommes... Non pas parce que les femmes manquaient de talent, mais bien parce que les conditions matérielles indispensables à la carrière d'artiste étaient hors de leur portée2.

Actuellement, en occident, les femmes ont le droit de voter, de travailler, de se marier avec qui bon leur semble ou de ne pas se marier, de faire ou non des enfants. Pourtant, dans les faits, de très nombreuses inégalités subsistent. Ces inégalités seraient liées, selon certain.e.s féministes, au fait que les représentations sont toujours les mêmes alors que la société en droits a évolué. Par conséquent, illes pensent qu'il est indispensable de proposer des représentations plus larges de la féminité et de la masculinité, pour permettre aux filles de s'imaginer dans d'autres schémas que ceux de la passivité, ainsi qu'aux garçons de ne pas limiter la virilité à « répression des émotions » ou « violence ».

Le théâtre, qui place public et artistes dans le même espace-temps et qui, par sa convention même, joue sur les codes et sur la métaphore, pourrait être un outil merveilleux pour sortir des schémas attendus. Et ce, même en montant un répertoire classique.

Pourtant, sur scène, que ce soit pour « respecter le texte » ou juste parce que les metteurs en scène n'y pensent pas, souvent les filles ont des rôle « de filles », et les garçons des rôles « de garçons ». Et l'exercice dont il est question dans cet article ne déroge pas à la règle.

Dans cet exercice, la seule violence jouée par une fille envers un garçon a été une gifle qu'Ophélie donne à Hamlet. En réponse, il la jette par terre et la tire par les cheveux. Elle ne répond pas, si ce n'est en pleurant. Au contraire, dans aucune des scènes un garçon ne s'est mis à pleurer de manière vulnérable. Lorsqu'un personnage masculin est poussé à bout, de désespoir ou de colère, le comédien qui l'incarne tape des poings sur les murs, fait preuve de violence – souvent envers un personnage féminin –, se jette par terre ou traverse la scène. Lorsqu'un personnage féminin estt poussé à bout de la même façon, la comédienne qui l'incarne se met à pleurer, à gémir, à supplier, ou garde une face de douleur digne et profonde, immobile et silencieuse.

Pourtant, le texte n'impose pas la mise en scène : il est possible de lui ajouter tout ce qu'on veut. Quelques exemples choisis : Desdémone pourrait avoir un sursaut de violence quand Othello l'assassine, même si pas en paroles. Lorsque, dans la duchesse de Malfi, une femme désire sexuellement un homme qui ne la veut pas, elle pourrait être jouée au premier degré et se faire authentiquement menaçante, plutôt que d'être tournée en dérision et provoquer ainsi le rire de la salle. Lady Macbeth, au lieu de balancer une chaussure sur son époux, de rage, pourrait se jeter sur lui et le mettre à terre. Pour finir, aucune didascallies n'imposent que dans presque toutes les scènes de sexe, l'homme se place au-dessus de la femme. Deux scènes dérogent à cette règle : une scène entre Lady Mcbeth et Mcbeth et une scène dans la duchesse de Malfi, montée en faisant référence à la sexualité BDSM. Mais dans le premier cas, nous avons déjà vu que Lady Mcbeth, en accèdant au pouvoir, est mal considérée. C'est sans doute ce qui lui permet de « prendre la place de l'homme » dans le rapport sexuel. Dans le deuxième cas, le personnage féminin qui domine est présentée comme une nymphomane et les pratiques BDSM sont tournées en dérision. La sexualité « normale », donc, entre un homme et une femme « comme il faut », reste considérée comme celle du missionnaire : homme au-dessus, femme en-dessous, comme au cinéma.

Nous sommes au théâtre et tout est possible pourquoi les filles n'auraient-elles pas le dessus sur les garçons, et ce sans qu'elles soient montrées comme ridicules, folles ou mauvaises ?

Le but d'un exercice est de former des comédien.ne.s : les garçons n'auraient-ils pas besoin d'apprendre à jouer la passivité, la vulnérabilité, l'immobilité  ? Les filles n'auraient-elles pas besoin d'apprendre à jouer la violence sans être hystériques, menaçantes sans faire rire, colériques, actives ?

Boys won't always be boys...

Je pense que le texte est un matériau, pas une vérité absolue, car si c'était le cas, la mise en scène n'aurait plus aucun interêt comme art créatif et se contenterait de reproduire à l'infini des conceptions surranées. Par conséquent, il serait possible de jouer n'importe quel texte en s'éloignant des représentations traditionnelles et genrées. Il est possible de monter n'importe quel type de théâtre de manière féministe...

Mais c'est certainement difficile, aussi parce que nos inconscients sont pleins d'idées reçues. Les comédien.ne.s jouent avec leur ressenti, leur corps : or ils ont des corps et des histoires genrées, dans une société genrée. Peut-être est-il plus facile pour une fille de pleurer sur scène, ou d'être hystérique, et pour un garçon de taper du poing parce que c'est ce que nous voyons dans les films, dans les livres, dans nos modèles sociétaux et culturels.

Selon moi, le rôle du pédagogue et de l'école est alors d'apprendre à sortir de ces représentations : proposer autre chose. Au moins ouvrir la porte au différent, et accepter la possibilité que les garçons ne seront pas toujours des garçons, et les filles, pas toujours des filles...

Même dans le théâtre de répertoire élisabéthain.

1 PHELAN, Peggy., Art et féminisme, Peggy Phelan et Hélène Reckitt, Art et féminisme, Phaidon Press Ltd, Londres, 2005, p.18.

2 C'est ce que défend Virignia Woolf dans son essai A room of one's own en 1929, dans lequel elle expliquait que si Shakespeare avait eu une soeur, il aurait été impossible qu'elle développe son talent comme lui avait développé le sien, à cause des tâches qui incombaient aux filles, à leur manque de liberté et d'autonomie, à leur interdiction, enfin, de « posséder une chambre à soi ».

Lisa Cogniaux

Les │ÇN│

Poulpes au regard de toi...

Jetant leur art vers les curieux,
Ventousés où qu'ils se promènent
Et avides de merveilleux
Ces monstres, ce sont les çn