Plainte contre X : abolitionnisme VS porn studies

A l'affiche au théâtre de Poche en février 2016, la pièce de théâtre Plainte contre X, mise en scène par Alexandre Drouet, est adapté d'un roman de Karin Bernfeld. Solo sur la thématique de la pornographie, la pièce est une condamnation sans ambiguïté du genre.

Pourtant, voici ce que déclarait Annie Sprinkle, porn-star, performeuse, doctoresse en sexualité humaine et réalisatrice de films X dans les années nonante : La réponse au mauvais porno n'est pas d'interdire le porno, mais de faire de meilleurs films pornos !

abolitionnisme vs porn studies

Porn studies : contexte

Nous étions aux Etats-Unis, en pleine sex wars, ces débats qui divisaient les féministes entre ce qu'on a appelé le féminisme pro-sexe et le féminisme abolitionniste. D'un côté, des féministes comme Andrea Dworkin ou Catherine McKinnon assimilaient la pornographie au viol, réclamant son interdiction complète et immédiate. D'un autre côté, des théoriciennes comme Gayle Rubin ou Linda Williams comprenaient la pornographie comme un genre cinématographique, sexiste parce que la société est sexiste, mais qu'il serait possible d'imaginer édiffrement. Au lieu de vouloir l'interdire, elles revendiquaient l'étude du porno d'un point de vue artistique ou sociologique, afin de mieux comprendre ce qui fascine dans le genre, mais aussi d'avoir des outils pour proposer une meilleure pornographie.

Nous sommes aujourd'hui en 2016. Le livre pionnier des porn studies est paru en 1989 – Hard core, the frenzy of the visible, par Linda Williams. Depuis quelques années, les porn studies ont fait leur apparition en France et les ouvrages sur le sujet se multiplient depuis 2014.

Néanmoins, la pornographie reste, tout comme la prostitution, un des points qui déchirent toujours les féministes. L'exemple d'une pornographie esclavagiste et illégale est brandie comme argument pour montrer que le porno est par nature dégradant et maltraite toujours les actrices ; d'un autre côté, la pornographie est parfois montrée comme quelque chose d'amusant, de ludique et de quasi obligatoire si on veut avoir une sexualité épanouie. Un secteur comme les autres, en somme, sans aucun dérapage, avec des act.rice.eur.s consentant.e.s à 100 % et toujours heureu.ses.x !

D'après moi, les deux opinions relèvent de la croyance idéologique. Bien sûr, la pornographie mainstream n'est pas une industrie anodine ; le traffic d'êtres humains existe. Consommer du porno gratuit sur internet a des conséquences humaines directes, tout comme acheter ses pulls pas chers dans des grandes surfaces veut dire encourager la maltraitance de travailleurs textiles sous-payés à l'autre bout du monde. Par contre, prétendre qu'il n'existe qu'une seule pornographie et qu'elle est forcément une exploitation de la femme revient à ignorer trente ans de recherches académiques sur le sujet et tout le développement d'une culture porn différente. Madison Young, Judie Minx, Emilie Jouvet, Wendy Delorme, Ovidie, Marianne Chargois, Maria Beata, Jackie Strano, La fête du slip à Lausanne, le festival Explicit à Montpellier, autant de personnes et d'évènements qui prouvent que la pornographie alternative existe, que la représentation du sexe est un sujet complexe et digne d'interêt et que oui, il est possible d'être travailleu.se.r.s sexuel.le.s et d'être considéré.e.s comme une personne.

La pièce

Cette réflexion sur la pornographie est complètement occultée par la pièce Plaintes contre X. Le texte est à la première personne : Estelle nous raconte son expérience du X. Une expérience épouvantable, avec laquelle personne ne peut consentir. Viol, coups, maltraitances psychologique et physique, le personnage est relégué au rang de sous être-humain. Il en ressort que la pornographie est une abomination et devrait être interdite, mais que si elle subsiste, c'est qu'il s'agit d'une question d'offres et de demandes – tant que le secteur rapporte de l'argent, il importe peu que des femmes soient exploitées.

La mise en scène n'est pas plus nuancée que le texte. La performance de l'actrice principale, Emilie Maréchal, est superbe mais entièrement dans l'émotion. La personne qu'elle incarne est une personne qui souffre et qui est en colère et ne pas empatir avec elle ferait des spectat.eurs.rices des monstres. Le texte est souvent interrompus par des gémissements tirés de films pornos qui retentissent dans le noir, sur fond de musique électro/classique angoissante ou triste : des beats dans les graves et quelques notes en mineur au piano ou au violoncelle, qui nous dictent comment réagir.

La scène consiste en une salle aseptisée : trois néons éclairent crument un espace blanc du type salle de classe. Cette salle n'a qu'un seul mur, celui du fond, et un plancher délimité qui ne prend qu'une partie de la scène. Une table, un micro, un verre d'eau et un livre – les Misérables de Victor Hugo, dont les notes seront les seules citations du spectacle, ce qui est savoureux quand on connaît la manière dont Hugo parle des femmes1 – sont les seuls accessoires, ce qui donne l'impression que la comédienne fait une conférence. Certaines statistiques émaillent le discours – sans que leur sources soient mentionnées nulles part – et l'environnement est froid et clinique, presque neutre. Tous ces éléments convergent pour donner une aura d'objectivité au discours pourtant avant tout émotionnel.

Sur le panneau de fond de cette « boîte blanche », un écran qui a les dimensions d'un tableau noir. Sur celui-ci sera projeté tout d'abord des vidéos de la comédienne qui prend le métro au milieu d'anonymes avant de finir devant un commissariat de police dans lequel elle n'entre pas. Les images ont elles aussi un accompagnement sonore angoissant ou triste ; elles symbolisent sans doute la solitude d'Estelle et l'abandon de la société par rapport à son sort. Ensuite, nous pouvons voir les visages de différentes personnes, avec des gémissements d'actrice X : des hommes, en majorité, mais aussi quelques femmes et quelques couples, qui regardent un film porno. Mais l'écran étant face au public, les spectateurs peuvent alors l'impression que ce sont eux qui sont regardés... Ce qui donne l'impression d'une mise en accusation.

Quelques références sont faites aux personnes qui défendent le porno : les féministes pro-sexe et les travailleurs sexuels affiliés au STRASS2. De leurs arguments, il n'est rien dit. Impasse totale sur leurs pensées, leurs réflexions, ce qui les amène à défendre le porno. Karin Bernfeld, dans le texte, balaie tout cela par la colère de son personnage, qui fait comprendre au public que ceux-ci ne sont que des complices du libéralisme qui conduit à considérer les personnes comme des pions ou des matériaux, cassables, dommageables, dévaluables.

Certes, nous vivons dans une société misogygne, dominée par la culture du viol Certes, les femmes sont encore et toujours traitées comme des objets : dans les films, dans la publicité, dans la rue, dans les médias. Et certes, la production pornographique majoritaire entre dans ce schéma quand les femmes sont humiliées ou violentées pour faire jouir des hommes. Mais au sortir de la pièce, proposer d'autres représentations du sexuel dans la pornographie semble impossible.

Le metteur en scène souhaite parler des dangers du porno et de sa violence inouïe et non feinte Pourtant, il n'a pas l'air de connaître grand chose à la culture porn, ce qu'il admet lui-même : peut-être qu'une forme de pornographie propre et saine est possible, je n'en sais rien[...]La pornographie est légale, d'après lui, et les actrices sont donc torturées en toutes légalités. Ce paradoxe est intéressant à relever quand on sait que l'interdiction de projeter de la pornographie de manière publique promulguées en France par Valéry Giscard-d'Estaing a notamment eu pour conséquence une difficultés de plus en plus grandes de survivre économiquement pour le secteur. La censure économique a fait que les productions à gros budgets, qui payaient donc les actrices et les acteurs et qui pouvaient se permettre de prendre plus le temps, se font de plus en plus rares. Il me semble alors que c'est aussi la zone grise et honteuse dans laquelle on renvoie systématiquement le porno, la non-reconnaissance de celui-ci en tant que genre cinématographique, qui permet tous les abus et l'esclavage dont sont victimes certaines filles – et certains garçons ou certain.e.s genres autres, complètement oublié.e.s dans le propos de la pièce. En effet, si les act.eur.rice.s sont systématiquement considéré.e.s comme des victimes, sans pouvoir d'agentivité, et si leur métier est d'abord considéré comme honteux et laissant des cicatrices pour la vie, cela leur laisse peu de marge pour exiger des droits et pour se défendre. Comme le dit Virginie Despentes : Les conditions dans lequelles travaillent les actrices, les contrats aberrants qu'elles signent, l'impossibilité qu'elles ont de contrôler leur image quand elles quittent le métier, ou d'être rétribuées quand on s'en sert, cette dimension de leur dignité n'intéresse pas les censeurs2

La pièce semble lui donner raison : la seule solution envisagée par le texte et la mise en scène pour améliorer la condition des performeuses hard-core est d'interdire leur métier.

Médiation

Le théâtre de Poche, en programmant ce texte dans cette mise en scène, veut proposer le débat, faire réfléchir à la question de la pornographie, brûlante et actuelle. C'est en tout cas la communication qui est faite autour de l'évènement. Plusieurs choses sont mises en place pour inciter à ce débat.

Tout d'abord, au sortir de la pièce, une dizaine de livres sont mis en vente, qui parlent de près ou de loin de la pornographie ou en tout cas du sexuel. Hard, de Raffaëlla Anderson, un manuel anti-sexuel de Marcella Iacub, un livre titré Malaises dans le sexualité qui met en garde contre les dangers de la pornographie ou encore une bd sur la sexualité, fraises et chocolat. Un seul ouvrage académique sur le sujet, un seul témoignage d'une star du porno – un témoignage négatif. Bien sûr, il est difficile de proposer un panel complet, et l'effort est quand même à saluer, mais je m'interroge sur la partialité de base de la bibliographie, ou le point de vue adopté semble être majoritairement en accord avec la pièce.

Ensuite, une soirée débat du bar, titrée : la pornographie est-elle défendable ? Les invités sont deux sexologues : un homme et une femme (Esther Hirsch et Iv Psalti). Pas des experts de la pornographie en tant que genre, donc, mais bien des experts en sexualité. D'emblée, la distinction n'est pas faite entre la ou les sexualités et la pornographie ; c'est un peu comme si on invitait un militaire pour commenter les films de guerres en tant que genre cinématographique, ou un conseiller conjugal pour parler des comédies romantiques. N'inviter que ces experts là, c'est ignorer la distinction entre représentations d'actes sexuels et sexualité.

Le titre du débat est déjà très orienté ; il n'est pas question ici de s'interroger sur ce qu'est la pornographie, ou quelles sont les législations mises en place, ou encore comment lutter contre l'exploitation dans le porno, mais bien de savoir s'il est défendable... Ce qui implique déjà qu'il s'agit d'un genre border-line, dont il faut d'emblée interroger la légitimité.

Pour finir, une exposition montée par Laurence Rosier, linguiste à l'ULB, est montrée dans l'entrée du théâtre et dans le bar : Noms d'oiselle, l'insulte au féminin. Celle-ci n'est pas directement liée à la pièce de théâtre, mais j'y ai vu le commentaire le plus pertinent sur celle-ci.

L'expo s'interroge sur la manière d'insulter les femmes, souvent misogygnes ; on insulte la personne parce qu'elle est de sexe féminin avant de l'insulter pour des actes qu'elle a fait, et on utilise très souvent le salope ou le putain, tous deux connoté sexuellement. En effet, dans la pièce, les mots chiennes putes salopes reviennent sans cesse, comme un refrain. On insulte les femmes parce qu'elles sont femmes en les stigmatisant comme être sexuel. Etre sexuelLE, c'est déjà être dégradée. Le mot pute, dans la bouche du personnage Estelle, est terrible. Personne ne veut être traitée de pute. Pourtant, quand on y réfléchit, pourquoi cela devrait-il être dégradant, d'être sexuelLE ? Plus dégradant qu'être sexuel ? Apparement, puisque les acteurs pornos hétéros actifs ne sont pas présentés comme dégradés dans la pièce. Au contraire, ils sont les agresseurs. Les mots de la pièce, à côté de l'exposition sur l'insulte, me pose question : la sexualité publique dégrade-t-elle forcément les femmes ? En toutes situations, en tout temps ? Et, en corollaire : la dignité d'une femme passe-t-elle encore, en 2016, par sa sexualité ?

En conclusion, que ce soit dans le choix des livres, dans le titre du débat ou les invités, dans la communication globale qui est faite autour de la pièce, la réelle invitation au débat est maigre. Certains éléments peuvent nous interroger – l'exposition, par exemple, bien qu'elle ne soit pas mise en lien directement avec la thématique du porno, ou certains livres, ou un petit entrefilet sur la pornographie féministe d'Erika Lust –, mais ils sont en écrasante minorité face à toutes les autres injonctions : celles à condamner la pornographie avant de chercher à la comprendre ou à l'étudier.

Le théâtre de Poche ne semble pas s'être plus renseigné sur les cultures pornographiques que ne l'a fait l'autrice Karin Bernfeld ou le metteur en scène Alexandre Drouet ; mais si les intentions de celleux-ci sont très claires et éminement militante, l'institution entend, elle, nous faire réfléchir. Personnellement, je prends cette « invitation au débat » comme de la malhonnêteté intellectuelle ; la même que celle de l'artiste quand elle balaie les discours pro-sexe d'une seule phrase méprisante qui sous-entend qu'ils n'ont aucun arguments.

À quoi sert le théâtre ? Vaste question... À provoquer le débat, à faire réfléchir, à poser des questions, ou encore à divertir ou à convaincre ? Ce qui m'a été proposé ici m'a fait réfléchir parce que je connais l'autre côté du débat, une opinion différente. Si je n'avais pas été renseignée, ma réflexion se serait arrêtée au point de vue, incomplet et biaisé. Celui d'un sexologue ou d'une autrice de fiction ; celui d'un homme, metteur en scène, qui n'a jamais travaillé ni de près ni de loin dans l'industrie du porno.

À quoi sert le théâtre ? Cette pièce m'aura au moins permis de me (re)poser cette question-là, soudain devenue urgente.

1Victor Hugo était un fervent abolitionniste, et croyait en la nature profondément pure de la femme. Ce qui est intéressant, c'est que par cette croyance même, il lui enlevait toute agentivité, toute capacité à la réflexion rationnelle, toute responsabilité et toute agressivité – et donc moyens de défense. Notamment, à propos de la femme : «[La babil de Cosette] était de la conversation. La femme sent et parle avec le tendre instinct du coeur, cette infaillibilité. Personne ne sait comme une femme dire des choses à la fois douces et profondes. La douceur et la profondeur, c'est la toute la femme ; c'est là tout le ciel. » Victor Hugo, Les misérables tome II, Folio Classiques, Gallimard, [1995], p.346.

2Virginie Despentes, King Kong Theory, Grasset, 2005, p.95.

Lisa Cogniaux

 

Programme du spectacle

Les │ÇN│

Poulpes au regard de toi...

Jetant leur art vers les curieux,
Ventousés où qu'ils se promènent
Et avides de merveilleux
Ces monstres, ce sont les çn