Mission : un moment de silence

Décembre 2015, KVS, grande salle.

Tous les sièges de la salle sont occupés pour cette reprise en français d'un spectacle créé il y a huit ans, alors en néerlandais. Aujourd'hui, la pièce se jouera en français. Bruno VandenBroucke, acteur flamand très connu qui jouait notamment dans la série télévisée Het eiland, s'apprête à nous couper le souffle pendant deux heures, dans un monologue parfait de simplicité et de sincérité.

un moment de silence

Carré blanc sur fond blanc, Malévitch

Mission explore le quotidien d'un père blanc au Congo : le spectacle montre donc la colonisation sous un jour plutôt favorable. Le livre pose la question : quelle a été la vie de ces hommes envoyés pour évangéliser les populations ? Il s'appuie uniquement sur les témoiganges de Père Blancs, colonialistes et religieux. Le récit de vie est donc réaliste mais complètement subjectif.

Bien sûr, sachant cela, on se doit d'être critique : la parole est forcément biaisée, et ce serait une contre-vérité choquante que de penser la colonisation sous des termes uniquement impérialistes d'aide à la population locale.

Alors quel est le point de vue du spectacle là-dessus ? En tant que spectatrice de théâtre régulière, je ne peux m'empêcher ces questions de venir à mon esprit. Incarner un père Blanc, certes, c'est intéressant. Mais la mise en scène sobre ne permet pas, dans un premier temps, de poser un jugement quelconque ou une distanciation critique avec le propos.

Bruno Vandenbroucke est seul sur scène, debout à une petite table de conférencier. Il est habillé en noir, et ses seuls accessoires sont son micro, une bouteille d'eau, une photo avec le serment des pères blancs à l'arrière et un petit enregistreur. Le rideau noir est tiré derrière lui, laissant un espace de jeu réduit, et il ne bouge pas des trois-quarts de la pièce. Les moments de théâtralité apparaissent tard : lorsqu'il sort le petit enregistreur de sa poche pour nous faire écouter le bruit d'un fleuve, enregistré lors d'un voyage terrible sur le lac Taganika, et surtout dans les cinq dernières minutes du spectacle, soudainement mise en scène, qui contrastent merveilleusement avec la conférence à laquelle nous venons d'assister.

Durant toute la durée du spectacle, côté cour, un tissu recouvre quelque chose.

La conférence fonctionne : le personnage se dévoile par touches subtiles et simples, touchant et humain. Il n'est pas parfait mais il essaie de son mieux, très humblement, sans prétendre convaincre qui que ce soit ; petit à petit, le jugement quitte mon esprit et je suis toute entière dans son discours, ce qui m'arrive très rarement. Le point de vue donné n'est pas celui d'un metteur en scène, d'un écrivain, ne contient pas de leçon mais il devient celui de ce père blanc.

Bien sûr, en sortant de la salle, chacun pourra se positionner sur ce qu'il a vu, mais la manière dont la matière nous est livrée est complètement brute comme s'il s'agissait d'un vécu : démerdez-vous avec cela. Dès lors, plus besoin de distanciation critique, puisqu'il a l'air de s'agir d'une expérience de vie, du trajet d'un individu. Le jeu de Vandenbroucke est tellement proche du quotidien, la scénographie tellement légère qu'elle se fait oublier et la mise en scène subtile qu'il est possible de se croire à une vraie conférence. D'ailleurs, le comédien joue avec ce genre puisqu'il pose des questions au public et l'interpelle régulièrement.

Or, la catégorie « théâtre » permet aussi de toujours se souvenir qu'il s'agit d'une fable qui pose un regard sur le monde, qui offre une critique, ou une métaphore du réel. Ainsi, aller au théâtre est, à mon sens, une expérience artistique mais aussi politique. Il est toujours possible de se positionner avec ou contre la vision présentée. Bien sûr, c'est le cas avec toutes les formes d'art, mais le théâtre a l'avantage de constamment rappeler ses artifices et de se vivre en collectivité, à la fois dedans et dehors ; il est construit sous les yeux d'un groupe de personnes qui ne peuvent donc pas s'abstraire complètement dans l'imaginaire, au contraire du roman, par exemple, qui tisse un rapport beaucoup plus intime avec son lecteur.

Mais Mission est alors d'autant plus mis en scène. Après avoir saisi le spectateur à la manière d'un roman, après lui avoir fait oublier l'artifice théâtral, il finit de manière dramatique au sens premier du terme : scénographie et effets qui en mettent plein la vue. La bascule vers le théâtral et le scénarisé se fait d'abord par degré, subtilement, notamment lors d'effets et d'accélération quand le comédien compare la vie au Congo et la vie en Belgique. Si les deux pays sont d'abord bien séparés, les comparaisons se font plus rapides : par exemple, les crr crr d'une roue de vélo belge font écho au crr crr des mitraillettes des miliciens congolais. De cette manière, le spectateur est préparé au théâtral mais n'est pas encore tout à fait sorti du simple témoignage...

Les dernières cinq minutes du spectacle nous ramènent entièrement au théâtre. Le père blanc incarné par Bruno Vandenbroucke arrive à la faille : decouragé, vieux, il se demande comment vivre après ce qu'il a vécu, comment croire après avoir vu les atrocités commises au Congo et surtout comment continuer à aider ses semblables. Il crie alors : Dieu ! C'est alors qu'une pluie fracassante se met à tomber sur le comédien, qui lève la tête. Il parlait précédemment dans son récit d'un épisode de pluie congolaise, et la voici : la pluie. Les deux temporalités se mélangent, et en tant que spectatrice, je me souviens que je suis au théâtre... Et pourtant, l'émotion ressentie est pareille à celle qui peut agiter en écoutant le climax de la troisième symphonie de Rachmaninov : tout ce qui a précédé trouve sa cohérence dans ce moment parfait. La pluie tombe et je pleure ; mon voisin de siège pleure également en serrant la main de sa femme et l'ami qui m'a accompagné sort son mouchoir.

Bruno Vandenbroucke traverse alors la scène, ce qui constitue son deuxième déplacement après son entrée en scène. Il serait logique de penser que cela constitue la fin du spectacle, puisqu'après une heure et demie de monologue, il se tait pour la première fois. Mais il soulève le tissu situé à cour, et en sort un vautour empaillé, qu'il ramène à sa chaire de conférencier.

Le rideau noir se lève, dévoilant toute la profondeur de la scène. Des chaises en plastique sont placées partout sur un sol bétonné, surmonté par des néons très bas, dans un no man's land aux couleurs vertes et bleues. Des animaux de la savane africaines empaillés gisent par terre, comme morts. Le comédien va s'asseoir dans ce décor symboliste, typiquement théâtre, avec son vautour.

Fin.

Le silence est long avant les applaudissements. Comme lors d'un très bon concert, quand la musique nous a emmenés très loin et qu'il faut du temps pour redescendre, revenir à la salle de spectacle, aux sièges, à la temporalité du réel. Puis ils éclatent et me semblent unanimes – standing ovation.

La magie du théâtre ! Mission m'a jouée, même si je suis une spectratrice assidue : j'avais oublié où j'étais, et l'artifice théâtral est apparu soudainement, me submergeant d'une manière que je n'attendais pas. Je suis passé de l'émotion que procure un roman à celle que procure de la musique, pour me rendre compte que j'étais au théâtre.

La vision du monde offerte en est d'autant plus riche : aucune leçon, aucun parti pris, mais un texte livré de la manière la plus simple possible. Pourtant, le moment de théâtralité était nécessaire pour nous rappeler au présent et au collectif, pour rappeller également que le spectacle est métaphore et non pas trajet individuel ; fable et non pas vérité documentaire. L'émotion pure est née de ce timing contrôlé et contrasté. Au final, l'interrogation posée sur la question coloniale est d'autant plus forte qu'elle est renvoyée au spectateur. Le récit de vie peut s'inscrire dans un cadre plus large et la théâtralité permet de poser des questions qui ne seraient pas venues autrement et qui sont difficilement admises en Belgique. 

Lisa Cogniaux

 

Programme du spectacle

Les │ÇN│

Poulpes au regard de toi...

Jetant leur art vers les curieux,
Ventousés où qu'ils se promènent
Et avides de merveilleux
Ces monstres, ce sont les çn