Les Projets

- "Enlève tes lunettes et écoute comme ça sent bon"

FRAGMENTS D'UNE

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Crédit image : Benjamin Palmero

Conception & mise en scène : Lisa Cogniaux

Avec : Lisa Cogniaux, Camille Dejean et Stéphanie Goemaere

Assistanat : Irene Chamorro Guindel

Visuel : Benjamin Palmero/Hind Hussein

Soutien technique et regard extérieur : Simon Espalieu

Production : Les CN asbl

Et le soutien moral/matériel de Carla Gillespie Virginie Tasset, Hicham El Hamouri, Aurélie Mathy, Mickey Boccar, Sybille Van Bellinghen.

Merci au Théâtre Royal des Galeries, au Théâtre le Public, au Théâtre Varia et au Théâtre Jardin Passion pour les locaux de répétitions prêtés gracieusement.

Merci au Festivaleke.

 

Note d’intention

Notre société a un problème avec la sexualité. Notre société a un problème avec les femmes. Notre société a donc, très logiquement, un problème avec les femmes qui tirent ouvertement un profit matériel de la sexualité.

Pourtant, la frontière est mince, entre ce qui fait la prostitution et le reste des rapports hommes-femmes. Si je ne me suis jamais prostituée, j'ai déjà couché avec quelqu'un pour obtenir quelque chose. J'ai déjà couché avec quelqu'un pour qu'il se taise ou par politesse ; j’ai déjà couché avec quelqu'un pour qu'il me confirme que je suis désirable, pour avoir son estime, pour en être aimée. J’ai déjà couché avec quelqu’un sans que mon intimité soit en jeu.

J'ai déjà accepté qu'un garçon me paie des coups en échange d'un sourire, ou de mon attention. J'ai déjà taxé des cigarettes en faisant les yeux doux, j'ai dépassé quelqu'un dans une file en utilisant une voix plus féminine que ma voix naturelle, je me suis déjà tirée de situations périlleuses en « faisant la fille ». J’ai déjà, pour reprendre les mots de Virginie Despentes, « [tiré] profit de ma propre stigmatisation ».

Demander de se faire payer pour un service sexuel, c’est mettre crûment en évidence les échanges économico-sexuels qui se font entre femmes et hommes qui existent sans que l’on s’en rende compte.D’après Paola Tabet, en effet : « l’échange économico-sexuel ne se circonscrit pas à la prostitution. Bien plus, il est généralisé et fonde les rapports de pouvoirs entre hommes et femmes. ». Se faire payer un verre, un restau, son loyer, c’est être une femme bien. Coucher pour de l’argent, c’est dégradant. C’est de ces deux faces d’une même pièce de monnaie dont j’aimerais parler.

En 2014, je commence la rédaction d’un mémoire sur le Post-porn. Début de la déconstruction d’une pensée qui apparaît comme effarante : le corps, les sexes, les genres, tout est à repenser. Le modèle dominant du couple hétérosexuel à la sexualité reproductrice, véhiculé entre autres par Walt Disney et les comédies romantiques, ne serait donc ni naturel, ni anhistorique. Mon identité ne se situe pas dans ma chatte – je ne la mets pas en péril en baisant sans amour. On peut baiser sans que ça nous définisse, ou en tout cas de manière à ce que ça nous définisse en dehors des cadres préconçus. La sexualité est une arme, un levier, un outil de changements sociétaux.

J’apprends, j’ingurgite, et au fil de mes lectures, je me sens mieux dans mon corps, dans les rues, je me sens plus légitime pour remettre à sa place le connard du métro, pour demander au mec qui est en train de me lécher « un peu plus à gauche s’il te plaît », pour parler de sexe comme d’un sujet normal, pas tabou, pour envisager que je suis peut-être hétérosexuelle par facilité plutôt que naturellement.

Il reste des barrières, des limites. Quand j’écoute les discours à la télé, dans les médias, à la radio, dans les cafés, ça fait peur ; à quel point on est défini par nos identités genrées, sexuées ; à quel point je suis définie par tout ça et je ne m’en échappe que par petites touches, timidement.

Je discute avec une fille qui se prostitue occasionnellement. Elle me décrit son boulot à la fois comme une addiction dont il est très difficile de se débarrasser, une souffrance parfois, mais aussi un espace de liberté à l’abri des rapports normés qu’elle a pu vivre dans sa vie privée. Comme l’échange est tarifé, on y exprime ses désirs clairement, il est facile d’expérimenter des pratiques nouvelles sans transactions émotionnelles. D’après elle, c’est un espace où les clients peuvent exprimer ce qu’ils ne peuvent pas ailleurs. Puisque la sexualité répond – encore – à des scripts, la prostitution permet, grâce à un échange économique, de se libérer du jugement, de l’idée de la performance, de la sexualité « normale ». Si je continue cette idée, la prostitution serait autant présente dans nos sociétés parce qu’il est impossible de baiser comme on le veut, en communiquant sur ses fantasmes, ses désirs intimes quand ils ne correspondent pas à la norme – et qui ne rêve que de faire l’amour en missionnaire amoureusement et proprement ?

Le sujet de la prostitution me permet d’aborder tout ce qui me tient à cœur et m’interroge dans ma vie, dans mon corps, dans mes rapports sociaux : c’est quoi l’intimité ? Pourquoi les sexualités des hommes et des femmes diffèrent-elles encore ? Pourquoi la sexualité est-elle un outil de pouvoir et de définition sociale ? Comment nos sociétés capitalistes utilisent-elles le sexe comme instrument de contrôle ? C’est quoi, le petit truc ténu qui fait qu’on passe de « femme bien » à « salope » ?

 

Langages scéniques

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Crédit photo : Irene Chamorro Guindel. Camille Dejean et Stéphanie Goemaere, répétitions au Théâtre Jardin Passion.

Pour un projet qui veut déconstruire les rôles que nous jouons tou.te.s, mais plus particulièrement les femmes, et parler de ce qui ne devrait pas définir nos identités, j’ai choisi d’utiliser plusieurs langages qui s’entremêlent. Le slam, la musique classique, la danse (présente via la pratique du voguing), le jeu, la vidéo forment un ensemble hétéroclite. Les différents médias sont utilisés et se succèdent dans la logique du fragment. Cette approche fragmentée permet de décliner les points de vue sur une seule image : plutôt que de dénouer le fil rouge présent dans chaque image, celles-ci se transforment très vite afin de ne jamais rien figer dans un genre. Afin de ne jamais vraiment définir ni l’espace, ni les performeuses, ni même le type d’objet qui se trouve devant les spectateurices, la forme contient plusieurs formes.

Le type de jeu envisagé est celui de la performance : partant de ce que les performeuses font, veulent, proposent, nous tissons l’espace, sans jamais instaurer de quatrième mur. En explorant la question de l’identité et des images pré-construites qui enferment les prostituées, mais aussi toutes les femmes, j’aimerais qu’il soit sans cesse possible de s’interroger sur ce qui est auto-biographique, ce qui ne l’est pas. En d’autres termes, les performeuses jouent leur propre rôle, c’est-à-dire deux personnes qui font une performance.

Sur scène, les performeuses et la pianiste se transforment sans cesse physiquement. Plutôt que d’incarner des images réalistes, elles sont à chaque fois évoquées : des talons hauts suffissent pour donner l’image d’une prostituée, une moustache pour donner l’image d’un homme. Cette succession d’habillements, qui engendrent des attitudes, permet d’explorer plusieurs facettes des personnes sur scène. La fausse exploration biographique fait suivre le trajet de deux personnes qui dessinent plusieurs stéréotypes successivement : la femme fatale, la femme fragile, le mec viril, la prostituée, sans qu’il soit jamais possible d’y croire complètement. C’est à dire que chaque image possède sa contradiction – le mec a des seins, la pute est en fait une chanteuse, la femme fatale joue un rôle, la femme fragile se moque de nous, etc.

La musique est le fil conducteur de tous les différents matériaux envisagés ; ce qui les tient ensemble. Pianiste de formation, la musique est probablement ce qui me touche le plus dans le théâtre. Elle permet une manipulation émotionnelle qui m’attire et me repousse en même temps, elle me dicte des sentiments que mon esprit critique n’approuve pas forcément. La musique, c’est l’instinct qui prend le dessus sur le cognitif, car elle est un discours articulé et construit dans un langage qui ne nous est pas directement accessible ; elle est par conséquent moins évidente à analyser immédiatement. La musique classique est celle qui est la plus efficace émotionnellement sur moi : impossible de ne pas avoir de frissons en entendant certaines harmonies de Bach. Pourtant, malgré cette efficacité, elle reste une musique « d’élite », réservée à un certain public – tout comme le théâtre l’est. J’aimerais changer ce rapport en la mélangeant avec du slam – un beat posé sur un prélude de Chopin joué au synthétiseur –, avec de la variété française – Jean Ferrat qui se transforme en prélude de Bach. Tout comme une moustache suffit pour changer l’image d’une fille, mettre une boîte à rythme sur une musique de Chopin transforme sa fonction. De prélude triste évoquant le spleen du XIXème siècle et les boudoirs en velours, on passe à un accompagnement évoquant le rap, le slam, des musiques de « jeunes » qui, selon les idées reçues, fréquentent moins les salles de concerts classique que le skate park. Ainsi, la fonction musicale transforme les clichés à la fois sur la musique classique, qui serait « musique de vieux riches » et à la fois sur le slam, qui serait « musique de jeunes kékés ».

C’est dans un même désir de mélanger ce qui semble ne pas aller ensemble, voire se contredire, que j’associerai un prélude de Bach avec une danse inspirée du voguing. Le voguing est une danse née dans les années 70 à Harlem, inventé par des gays et transgenres latinos et noirs. S’inspirant des postures de mannequins de mode, la pratique est une réappropriation de ce dont ces personnes discriminées étaient exclues par la société. Danse populaire et marginale, elle n’a donc rien à voir avec la musique de Johann Sebastian Bach jouée dans des églises sur des instruments très coûteux. Mettre les deux l’un à côté de l’autre est une façon de mettre la musique classique au service de cette réappropriation des cultures d’ « élite ».

La vidéo est utilisée en dialogue constant avec le plateau. Des vidéos de type amateurs, filmées avec une vieille caméra, montées avec les moyens du bord, pour avoir une image brute lors de fausses interviews. Les performeuses, à l’écran, parlent d’elles-mêmes – ou du moins c’est ce que j’aimerais que l’on croie. Leur performance sur le plateau vient mettre à mal ou accentuer ce qu’elles disent : la lecture de l’image enregistrée, figée, qui sera toujours la même, est transformée par la présence de corps vivants qui la complète. Une autre manière de parler des identités performatives et fluctuantes.

Pour conclure, Fragments d’une mélange constamment les genres artistiques afin de faire éclater les idées reçues par rapport aux genres dans l’acceptation sociologique du terme, particulièrement le genre féminin. Ces idées reçues sont, je pense, intrinsèquement liées à la manière dont notre société traite ou plutôt maltraite les prostituées.

 

 


 

Les │ÇN│

Poulpes au regard de toi...

Jetant leur art vers les curieux,
Ventousés où qu'ils se promènent
Et avides de merveilleux
Ces monstres, ce sont les çn